Les regrets d’un frère


– « Depuis le temps que j’attends une telle occasion de te rappeler ta place, sale paysan. »

Incapable de prononcer le moindre mot et sentant ses forces lui échapper, l’emmenant lentement vers la mort, Jared ne put qu’écouter, rempli d’effroi, son interlocuteur se gausser de ses actes.


– « Suis les ordres de ton sergent, c’est compris ? Et reste avec ton unité ! »

Jared répétait pour la énième fois les dernières consignes d’un ton ferme mais néanmoins bienveillant.

– « Oui, Jar… Mon capitaine ! »

Marcus regarda son ainé avec une lueur moqueuse dans le regard, que l’air las qu’il feignit d’arborer ne pu totalement masquer.

Jetant un coup d’œil sévère à son cadet, Jared ne put s’empêcher de sourire face à cette impertinence, qui n’était d’ailleurs pas sans rappeler la sienne lorsqu’il s’était engagé.

– « C’est ça, moque-toi donc ! Je te rappelle que… »

– « Que Père nous a ordonné de revenir à temps pour les festivités de la moisson, je sais… ».

Cette fois, l’air las n’était pas feint et Marcus ne chercha pas une seule seconde à essayer de le cacher.

– « Ecoute, tu sais à quel point c’est important pour lui, il s’agissait de son frère… et de notre oncle… »

Le sourire compatissant qui s’affichait sur le visage de l’aîné de la famille Raventias indiqua à son jeune frère qu’il n’était pas seul à s’ennuyer ferme à cette réunion annuelle.


La colonne de soldats et de miliciens mobilisés à la hâte qui se dirigeait vers la baronnie de Malzerik avançait lentement en suivant les routes tandis que Jared était perdu dans ses pensées.

Malzerik… Un nom qui d’ordinaire engendrait la méfiance tant les rumeurs et autres racontars au sujet de cette baronnie étaient légion.

Mais depuis quelques mois, cette méfiance avait brutalement été remplacé par autre chose : la guerre.

Et selon ce que Jared avait pu en apprendre, celle-ci ne se déroulait pas aussi bien qu’elle aurait dû pour l’Humanité.

La baronnie de Malzerik avait été ravagée et les troupes qui étaient arrivées les premières sur les lieux avaient tout bonnement été massacrées par des créatures dont nul n’avait jusqu’alors entendu parlé.

Un front avait été dressé et le Royaume de Deremis avait pendant un temps stoppé l’avancée de cette horde implacable. Mais combien de temps cela allait-il durer.

Certains éclaireurs qui avaient eu le courage de se risquer aux abords des lignes des Peaux-Vertes avaient rapporté une certaine agitation dans leurs campements, ce qui plus tard avait été traduit comme étant un brusque changement dans la chaîne hiérarchique.

Comme si cela ne suffisait pas, de plus en plus de rapports faisaient état d’une incursion des Azehils sur les terres humaines. Les raisons de leur présence ici étaient inconnues et s’ils venaient en tant qu’alliés, pourquoi nul n’avait été prévenu ?

Cependant, s’ils venaient en tant qu’ennemis… Et bien les choses se compliquaient à vue d’oeil. Et cela n’irait pas en s’arrangeant.


La nuit tombant, la troupe monta un bivouac afin de se protéger tant des éventuelles attaques, que des intempéries particulièrement rudes en cette période de l’année.

Après s’être assuré que les hommes sous ses ordres avaient correctement installé leur campement, Jared se rendit à la tente de commandement afin d’y faire le point avec ses homologues.

– « Ah, Jared ! Nous vous attendions pour commencer. »
La voix qui l’interpella n’était autre que celle du commandant Konrad, dirigeant le convoi.

– « Nous nous inquiétions de votre… retard… Nous craignions que vous n’ayez décidé de nous dispenser de votre présence et de préférer la compagnie des paysans et des soudards qui composent vos… troupes ? »

Cette provocation à peine voilée venait du capitaine Varla, un homme qui semblait avoir pris Jared en grippe depuis son arrivée dans la troupe et sa nomination en tant que capitaine, arguant qu’il était inconcevable, pour ne pas dire révoltant qu’un simple noble de petite extraction soit nommé au même grade que le fils d’un duc.

Cette haine féroce avait atteint son paroxysme lorsque Varla avait clairement menacé Marcus, le cadet de Jared, en promettant de lui faire vivre l’enfer si jamais celui-ci se retrouvait sous ses ordres.

Depuis lors, et même malgré une bonne mise au point, les deux hommes se menaient une guerre froide et ne manquaient jamais une occasion de se provoquer.

– « Mes troupes vont très bien, capitaine, je vous remercie. Ils sont cependant éreintés, mais offrent de bonne grâce leur aide à vos hommes afin de leur montrer comment monter une tente et allumer un feu. »

La pique était rude, mais néanmoins méritée.

– « Comment osez-vous, espèce de sale petit… »
Varla sortit immédiatement de ses gonds avant que la voix forte du commandant Konrad n’intervienne.

– « Varla ! Bien que je ne cautionne pas l’intervention du capitaine Jared, celle-ci est malheureusement fondée. Je n’ai pu constater qu’avec effarement que vous n’avez visiblement pas pris la peine de suivre mes instructions concernant la mise en place du camp. Vos troupes sont désorganisées et en  cas d’attaque, vous êtes sans aucun doute le plus gros point faible dans notre dispositif. »

La critique fut accueillie avec un regard de haine de la part de Varla qui ne trouva rien à répondre à cela, sachant pertinemment que le commandant était dans le vrai et qu’il vaudrait mieux pour lui acquiescer plutôt que de tenter de contre-argumenter, à tort.

– « Il va de soit que j’irai inspecter moi-même le campement mis en place par mes troupes et que si celui-ci n’est pas conforme à vos instructions, les responsables seront punis comme il se doit. »

Le sourire forcé et le regard fuyant de Varla n’était pas étonnant quand pour ceux qui l’avaient côtoyés, mais Jared ne pût s’empêcher de penser qu’il semblait dissimuler quelque chose.

– « Je vous suggère très fortement de vous en occuper de ce pas, capitaine, car j’irai moi-même inspecter le dispositif sitôt cette réunion terminée. Il vaudrait mieux pour vous que tout soit en ordre, me suis-je bien fait comprendre ? »

Le ton du commandant Konrad était dénué de toute bienveillance mais au contraire rempli d’un avertissement qui ne laissait aucun doute quand aux conséquences s’il venait à être déçu du résultat qu’il attendait.

Alors que le capitaine Varla sortait de la tente, faisant fi du salut réglementaire envers son commandant, ce dernier soupira, laissant échapper l’espace d’une seconde, sa lassitude.

– « Toutes mes excuses mon commandant, je n’aurais pas du réagir aux provocations du capitaine Varla. »
Jared ne regrettait en rien sa réaction, mais jugeait néanmoins sa conduite inadéquate au vu de la situation.

Konrad rassura son interlocuteur d’un regard bienveillant en ajoutant :

– « Je suis pleinement conscient de ce qu’il pense de toi et de tes hommes Jared, tout comme j’ai appris l’histoire avec ton cadet. Néanmoins, rentrer dans son jeu ne t’apportera que des ennuis, quand bien même cela serait pleinement justifié. »

S’accordant d’un commun accord d’en rester là, les deux hommes se concentrèrent alors sur la réunion.


C’est épuisé que Jared ressorti de la tente de commandement trois heures plus tard.

– « J’espère qu’ils m’auront au moins gardé un bon remontant » marmonna-t-il en parlant de ses hommes.

Arrivé près de son campement, il pût constater avec soulagement que certains de ses hommes étaient encore debout et tandis qu’il s’approchait du feu, il fût accueilli avec chaleur par ses camarades.

Tantôt répondant à une boutade, tantôt déclinant un verre d’un alcool aussi fort que douteux, il songea à se mettre en quête d’un repas chaud bien mérité.

A peine cette pensée traversa son esprit que son cadet apparu avec une écuelle remplie, accompagnée d’une miche de pain d’une taille plus que satisfaisante.

– « Cela ne vaut pas les repas de Grinda, mais c’est nourrissant » dit Marcus en tendant le repas à son ainé.

– « Rien ne vaut les repas de Grinda » rajoutant Jared en souriant au souvenir de la nourrice qui les avaient élevés son frère et lui.

Sitôt son repas dévoré, Jared pris congé et partit sans tarder prendre un peu de repos avant le lendemain qui verrait les premiers affrontements éclater.


Réveillé par un hurlement d’agonie, Jared laissa immédiatement ses réflexes de soldats prendre les commandes.

Il ramassa son épée et enfila à la hâte son gambison, délaissant son armure devant l’urgence de la situation, puis se rua dehors.

Ce qu’il vît lui fît un instant espérer qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar ; partout où son regard se posait, il ne voyait que le chaos.

Des tentes incendiées et des hommes éventrés dans leur sommeil jonchaient le sol tandis que d’autres tentaient de se défendre en essayant en vain de ramener un peu d’ordre avant de se faire submerger par un torrent de violence faite de vert et de muscles.

Rejoignant la mêlée, il trancha et tailla comme un lion, n’ayant en tête que deux choses : aider ses hommes et retrouver son frère.

Son arrivée revigora ses hommes qui purent repousser petit à petit les Peaux-Vertes malgré les pertes effroyables subies.

– « Ils nous ont pris par surprise » vint à sa rencontre l’un de ses lieutenants.

– « Ils n’auraient jamais pu passer le périmètre sans que personne n’en soit averti » rétorqua Jared.

– « C’est pourtant bien le cas, capitaine Jared »

La voix bourrue du commandant Konrad émergea de la foule tandis que ce dernier se dirigeait vers son capitaine.

– « Commandant, quel est l’état des lieux du camp ? Où mes hommes peuvent-ils aider ? »

– « Vous êtes les seuls à avoir subi une attaque de cette envergure, les autres dispositif n’ont qu’été effleurés par ces sauvages.

Konrad, bien que cherchant à rassurer les hommes présents, ne pût entièrement masquer son inquiétude.

« Quelque chose le tracasse… » pensa Jared avant de réaliser subitement qu’il n’avait toujours pas vu son frère depuis l’affrontement.

Cependant, malgré ses questions, aucun de ses hommes n’avait aperçu celui-ci et son inquiétude grandissait de minute en minute.

Oubliant toute notion de prudence, il s’aventura petit à petit en dehors du périmètre du camp, espérant et redoutant à la fois d’y trouver des traces de son cadet.

Au bout de quelques minutes, il découvrit, comme volontairement plantée de façon visible dans le sol, l’épée de celui-ci.

Son sang se glaça instantanément et il ramassa cette dernière avant d’enjamber le talus qui s’élevait devant lui.

Parcourant plusieurs mètres en s’enfonçant dans les bois, il aperçu une lueur qu’il ne tarda pas à rejoindre, débouchant dans une petite clairière.

En son centre se trouvait une silhouette qu’il ne prit pas la peine d’examiner, toute son attention concentrée sur le cadavre de son cadet, gisant aux pieds de cette dernière.

« Pitoyable… » murmura la silhouette qui souriait à présent, tel un enfant recevant un cadeau longtemps espéré.

– « Varla, je vais te tuer, sois-en sûr. Tu ne ressortira pas d’ici vivant. »

Le ton de Jared était rempli de rage et de haine envers celui qui avait mis sa menace à exécution et ôté la vie de son frère.

A peine eut-il prononcé ces paroles qu’il ressenti une intense douleur au niveau du dos et s’écroula sur le ventre, une hache de guerre enfoncé entre les omoplates.

Extatique, Varla s’approcha de son homologue et se pencha vers lui en laissant exprimer sa joie.

– « Depuis le temps que j’attends une telle occasion de te rappeler ta place, sale paysan. »

Incapable de prononcer le moindre mot et sentant ses forces lui échapper, l’emmenant lentement vers la mort, il ne put qu’écouter, rempli d’effroi, le capitaine Varla se gausser de ses actes.

– « Toi et les bâtards de ta famille êtes pires que de la mauvaise herbe. Nous avions pensé nous être débarrassé de ton sale traître d’oncle en le jetant du haut d’une douve, mais visiblement cela ne fût pas suffisant. Tu comprendra, j’en suis sûr, que désormais, nous prenons nos précautions. »

Jared fût sous le choc malgré la situation. Son oncle n’était pas mort ?

– « Cependant, au lieu d’apprendre de cette leçon, il a persisté et a monté une partie des soldats qui l’entouraient contre mon seigneur et ces derniers l’ont exécuté. »

Jared sentit ses sens le quitter et se résolut à accueillir la mort, le cœur empli de regrets à l’idée de faire ce voyage en compagnie de son frère qu’il s’était juré de protéger.
Il entendit néanmoins clairement les dernières paroles de Varla avant de trépasser.

– « Pour le seigneur Dren… »


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