Le doute


– “Et toi ? Tu en penses quoi ?” lança la voix stressante mais habituelle de son comparse.

Il n’avait pas écouté, perdu dans ses pensées. Il revoyait la légère lueur bleutée, presque imperceptible, qui émanait de la dague ainsi que les chuchotements légers, doux et presque inaudibles en sa présence.

Il ne l’aimait pas, mais elle transpirait de puissance. Il la détestait, mais elle le fascinait.

– “Azrol ? T’es avec nous ?” reprit Zaris.

L’orc sortit de ses songes, un long soupir en guise de prise de contact avec la réalité. 

– “J’ai pas écouté, tu parles de quoi ?” lâcha-t-il sèchement.

Le gobelin sauta agilement sur la table, à côté de l’assiette d’Azrol, comme pour être sûr de bien capter son attention.

– “Je parlais de Torgar” se mit-il à chuchoter en regardant de part et d’autre. “Il me paraît tellement pas normal…”

– “C’est un chaman…” répondit Azrol. “Bien sûr qu’il a pas l’air normal. Cesse de te mêler des affaires des esprits, encore plus quand ça touche le clan Ordal. Un jour tu finiras en sacrifice sur leur autel maudit.”

– “Mais tu viendrais me secourir hein ?” demanda la frêle créature avec un grand sourire.

– “Et risquer de m’attirer la colère des esprits ? Ha ! Jamais !” répondit le massif orc en riant.

Zaris plongea son regard dans le vide, l’air apeuré, avant de reprendre son air malicieux.

– “Mais ça ne t’intéresse pas de savoir ce qu’ils veulent ? Le dernier chaman venu nous a fait récupérer un couteau magique et je te rappelle que certains en sont devenus fous, j’en suis sûr.

Azrol observa son compagnon et prit une part de viande de son assiette pour l’engloutir, l’air de rien.

En son cœur il était d’accord avec le gobelin : la dague le terrifiait, mais il ne pouvait s’empêcher de la désirer.

Et il n’aimait pas cette sensation.

– “Tais-toi et mange au lieu de raconter des choses qui finiront par te tuer…”

Le gobelin fît une légère moue avant de revenir à sa place et de reprendre son repas.

L’Orc balaya autour de lui d’un regard. Ses frères et ses sœurs festoyaient et l’ambiance dans le clan était ordinaire.

Les nombreuses victoires contre les Humains et les oreilles pointues les mettaient tous dans une allégresse certaine.

Son regard s’arrêta sur l’entrée du campement. Une tête était là, sur un pieu, un des nombreux trophées de ses dernières batailles. Mais celui-ci lui donnait un profond sentiment de malaise.

C’était la tête d’un Humain, d’un âge assez avancé. Il se souvenait de lui en particulier, car il était présent quand les guerriers du clan l’avaient tué.

Maigre, faible, fragile… Mais son regard… Oui son regard avait, l’espace d’un instant, glacé le sang d’Azrol.

Il était vide. Vide de peur. Vide de vie. Sans âme.

Le vieux et son groupe étaient morts facilement, mais leur fougue n’avait rien à voir avec celle des autres Humains qu’il avait déjà affrontés.

Non, lui était comme un pantin dont le marionnettiste invisible dictait implacablement les gestes, obéissant aveuglément et avec fanatisme à ceux qu’ils appelaient “les maîtres”.

A chaque fois que Zaris parlait des intrigues de ces derniers mois, il le renvoyait au silence car le sujet le gênait. Mais tous ici en parlaient également.

Beaucoup ont témoigné de ce qu’il s’était passé, de la puissance sombre de ceux qui avaient tenu en main la mystérieuse dague.

Même certains du clan…  Et Azrol les avait vu changer au point qu’il ne les reconnaissait désormais plus.

Durant plusieurs nuits il réfléchit, incapable de mettre le moindre mot sur son malaise.

Puis il se souvint d’un instant en particulier, lorsque ce mystérieux chaman les avait guidé vers la dague. Il se souvint de quelque chose que ce dernier lui avait dit : “Est ce que tu douterais des esprits Orc ?”

Azrol n’avait pas répondu à ce moment, son silence donnant alors autorité à l’élu des invisibles.

Mais désormais, Azrol savait. Et oui, il doutait.


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