Le devoir d’un roi


Inlas Deremis ferma les yeux et, relevant la tête, inspira profondément, profitant de ce bref moment de paix et de tranquillité.

Il se tenait immobile dans la pénombre, les épais murs en pierres du donjon de Tempestia étouffant les sons de la cacophonie qui s’amplifiait de minutes en minutes plusieurs étages plus bas.

Le monarque fut soudain saisi d’un intense sentiment de doute.

– « Et si tout ceci était vain ? Et si nous avions agi trop tard ? »

La voix du roi Deremis n’était qu’un simple murmure, mais elle lui sembla résonner dans le couloir où il se trouvait, comme ricochant entre les parois qui l’entouraient.

Il se rappela tout à coup ses propres paroles, si anciennes qu’il pensait les avoir à jamais oubliées.

N’accepte jamais une main tendue, mon frère. Car elle ne ferait que te distraire du poignard qui se trouve dans l’autre.

A ces pensées, un sourire triste apparut sur ses lèvres et son visage sembla gagner plusieurs années.

Perdu dans ses rêveries, il ne remarqua qu’au dernier moment les bruits de pas s’approchant de lui.

Avec circonspection, il se retourna pour apercevoir le commandant en chef de la garnison de Tempestia, se dirigeant vers lui avec un air à la fois sérieux dû à son devoir, et à la fois inquiet face à la fatigue qui transparaissait sur le visage de son souverain.

– « Horace… Je suppose que tu es venu me rappeler à mes obligations, tel l’enfant indiscipliné que je suis toujours ? »

Inlas Deremis arborait à présent un sourire moqueur, une lueur brillante dans le regard.

Homme loyal avec un caractère robuste et bourru que certains racontars et autres histoires de tavernes attribuaient à son prétendu sang à moitié nordique, Horace Rocwyn servait le roi Deremis depuis maintenant plus de 40 années.

N’étant pas noble de sang, celui-ci avait gravi tous les échelons militaires existants jusqu’à devenir capitaine de la garde royale, refusant systématiquement que son amitié d’enfance avec le souverain ne lui serve de passe-droit.

Etant par ailleurs l’un des rares hommes de confiance du roi Deremis, il était néanmoins le seul avec qui ce dernier pouvait ôter de ses épaules son devoir régalien et redevenir, l’espace de quelques instants, un homme comme les autres.

Rendant son sourire à son souverain et ami, Horace répondit d’un air désinvolte.

– « J’ai bien peur, sire, que Sa Majesté la Reine ne s’inquiète de ne plus vous voir auprès de vos invités. Quant à votre indiscipline supposée, je n’aurais pas l’outrecuidance de vous faire cet affront… Sa Majesté la Reine s’est suffisamment épanchée sur le fait qu’elle s’en chargerait elle-même… »

Inlas Deremis soupira avec exagération, peinant à dissimuler son air moqueur et désinvolte.

– « Tu t’es drôlement ramolli, mon ami… Surtout quand on sait que tu étais bien pire que moi… »

– « Il faut bien que l’un de nous deux grandisse, Majesté ! » répondit Horace avec un sourire.

Les deux hommes éclatèrent soudainement de rire, semblant redevenus, l’espace de quelques minutes, les deux adolescents aventureux qu’ils étaient il y a désormais plusieurs décennies.


– « Nous avons soutenu la baronnie de Malzerik, regardez ce que cela nous a rapporté ! La mort de centaines de gens, mis en pièces par ces créatures verdâtres immondes ! Et maintenant, on nous demande de réitérer le sacrifice ? Mais qu’avons-nous à y gagner ? Qu’est-ce que cela apportera à nos sujets ? »

La voix forte faisait résonner ces paroles avec la certitude d’un homme mettant au défi n’importe qui, soit-il un dieu, de douter de la logique et du bon sens de sa réflexion.

Défi que releva le seigneur des lieux tout en pénétrant dans la pièce, ce qui intima imperceptiblement le silence à l’ensemble des nobles présents.

– « Baron de Foulques, quel plaisir de vous entendre, comme à votre habitude, prêcher l’entraide au sein de mon royaume et d’inciter à la coopération entre tous mes sujets ! »

Malgré le ton railleur à peine perceptible sauf aux plus observateurs, le regard glacial que le roi Deremis adressa à son interlocuteur ne laissait aucun doute quand au message sous-jacent.

– « J’ai une question à vous poser, baron. Si je vous ordonnais de mobiliser l’entièreté de vos troupes et de faire marche vers la baronnie de Malzerik pour défendre ce qui deviendra l’un des plus grands champs de bataille de l’histoire du Royaume, que feriez-vous ? »

Le baron resta muet l’espace d’un instant, fixant son interlocuteur sans sourciller, se demandant si celui-ci plaisantait. Mobiliser l’ensemble de ses troupes, cela reviendrait à laisser ses frontières sans surveillance, ses voisins auraient alors le champ libre pour s’approprier ses terres, ce qui était hors de question.

Néanmoins, désobéir au roi, à fortiori en présence d’autant de témoins…

– « Je ne comprends pas, Sire » avoua-t-il.

Le roi Deremis pris son temps pour mettre en scène son arrivée jusqu’à la table du conseil où s’étaient installés l’ensemble de ses vassaux, se régalant intérieurement de pouvoir mettre en défaut celui qu’il suspectait comme étant l’un de ses principaux opposants… Secrets bien évidemment.

– « Ma question est pourtant déconcertante de simplicité. Imaginez que je vous donne l’ordre de partir en guerre pour aider l’un de vos voisins et alliés. Que feriez-vous ? »

Le baron, comme la plupart des gens de son peuple était hautement superstitieux et même s’il ne croyait pas les histoires racontant que leur souverain lisait dans les pensées, il ne pouvait s’empêcher de se demander s’il avait rêvé en entendant le roi Deremis accentuer deux des mots de sa phrase.

Voisins… Alliés… De bien grands mots dans une époque si troublée et propice aux trahisons… Se dit-il intérieurement. Lui-même n’y était pas étranger d’ailleurs…

– « Je m’exécuterai sur le champ, Sire, vous le savez bien… »

La phrase sortit de sa bouche tel un automatisme, manquant cruellement de conviction, ce que ne manquèrent pas de remarquer les autres nobles présents dans la pièce, lui offrant tantôt un sourire narquois, tantôt un regard calculateur.

– « Justement non, du moins jusqu’à ce que vous m’en donniez la confirmation, à l’instant même. Nous avons besoin de vos troupes Baron de Foulques et ce bien qu’elles se soient magistralement illustrées par leur absence sur le champ de bataille ces dernières semaines. »

L’accusation sonnait telle un couperet, un jugement dont l’issue ne pouvait en aucun cas se terminer positivement pour le baron si celui-ci ne trouvait pas très rapidement une bonne raison à offrir à son souverain.

– « Bien qu’elles aient été mobilisées pour maintenir l’ordre dans ma province, elles seront dès que possible envoyées soutenir la baronnie de Malzerik, j’en fais le serment. »

La baron recula alors instinctivement face au regard sombre et empli de ténèbres infinies que lui adressa son souverain.

– « Ne prononcez pas ce mot à la légère, baron. Surtout quand vous en ignorez le sens réel. Soyez néanmoins rassuré, car dès que ce conflit prendra fin, j’irai moi-même remettre de l’ordre sur vos terres, vu qu’il s’agit d’un problème qui, visiblement, est au-delà de vos capacités. »

Le ton était dur et froid, plein de sous-entendus et de promesses, rempli d’un mépris et d’une haine sans bornes.

Il sait, pensa le baron. Je ne vois pas comme cela est possible, mais il sait.

Détachant son regard de son interlocuteur qui baissa immédiatement les yeux, le roi Deremis s’adressa alors à l’ensemble de ses vassaux.

– « Ces maudites créatures assoiffées de batailles et de carnages se retrouveront demain aux portes de nos cités si nous n’agissons pas. Nous nous devons d’assumer la charge qui est la nôtre. Nous devons porter la guerre à l’ennemi ! »

Des regards résolus lui furent renvoyés et des acquiescements retentirent dans la salle, promesses de victoire et de glorieux faits d’armes.

– « Mobilisez vos armées, engagez les volontaires, équipez vos troupes et faites claquer au vent vos bannières. L’Humanité part en guerre et nul n’est désormais plus étranger au conflit. Unis face à la menace, nous vaincrons ou nous mourrons en combattant. Jamais des chiens, toujours des loups. »

Les acclamations qui suivirent firent résonner une clameur au sein de la salle du conseil.

« Jamais des chiens, toujours des loups ! »

Les voix des seigneurs, barons, ducs et autres nobles vibrèrent de concert, chacun galvanisé par ses voisins. Et tandis que l’ensemble de ses vassaux, par leur acclamations, réitérèrent leur serment envers le Royaume et son souverain, celui-ci arbora un bref sourire à la fois soulagé et plein d’espoir.

Finalement, tout ceci n’est peut-être pas vain. Il n’est pas trop tard…


%d blogueurs aiment cette page :