La poupée


La brise annonçant l’automne soufflait sur les terres du manoir de la famille Castelis.

De descendance noble, le prestige de cette famille remontait jusqu’au temps du premier roi de la lignée des Deremis.

Alors simple paysan, Pavel Castelis fut l’un des nombreux courageux à rejoindre l’armée du futur roi, combattant malgré son jeune âge et se faisant rapidement une réputation au sein de ce qui serait appelé plus tard, l’armée royale.

En récompense de ses exploits, il fût anobli et des terres lui furent confiées avec le devoir d’en assurer la protection. Dès lors, chacun de ses héritiers endossa ce rôle avec succès, comme en témoigna la prospérité du domaine qui fut transmis de génération en génération.


Le temps ensoleillé de cette fin de journée n’était qu’un bref rappel de l’abondante saison, bien que sous peu, les jours allaient se raccourcir, annonçant des températures plus fraîches et des intempéries plus fréquentes.

Néanmoins, tout n’était pas sombre car cette année encore, l’ensemble des paysans du domaine mangeraient à leur faim et pourraient se chauffer. Ainsi en avait décidé le premier des Castelis et aucun de ses descendants n’avait jamais dérogé à cette règle qui se transmettait de génération en génération.

« Traite tes sujets avec justice et bonté et ils te soutiendront quand l’ennemi frappera à ta porte. »


– « Père ! Je veux une nouvelle poupée ! »

Le ton était autoritaire et sans appel.

Evangeline était une jeune fille qui n’avait pas l’habitude qu’on lui refuse quoi que ce soit. Encore moins quand elle l’exigeait.

– « Mais ma chérie, tu en as déjà plusieurs… »

Son père savait comment cela se terminerait mais, comme à chaque fois, plus par jeu qu’autre chose, il tentait de faire mine de freiner les caprices de sa fille.

– « Elles ne me plaisent plus ! J’en veux une autre, toute neuve ! »

Du haut de ses 7 ans, celle-ci avait déjà un caractère bien trempé et ne manquait d’ailleurs pas une occasion de le faire savoir à son entourage, ce qui, loin d’agacer ses proches, ne faisait au contraire que la rendre plus adorable.

– « Très bien, je m’en occupe dès demain. Mais pour l’heure, il est temps d’aller dîner. »

Sachant pertinemment qu’il avait perdu et que sa fille le savait aussi bien, si ce n’est mieux que lui, Lucas Castelis décida d’arrêter de faire durer ce simulacre de suspens.


C’est avec un soulagement mêlé d’une pointe d’inquiétude que le patriarche des Castelis revint du bourg le lendemain avec à ses côtés un paquet dont l’emballage seul aurait ravi la plupart des enfants de son domaine.

En effet, il n’avait jamais vu ce marchand malgré son habitude de flâner dans le plus gros marché au pied de son manoir, se mêlant au quotidien de ses gens.

Néanmoins, celui-ci lui avait montré, parmi moult autres articles de qualité, une magnifique poupée, qui, il en était sur, n’était pas de fabrication locale. Les tissus resplendissaient d’une qualité qu’il doutait avoir déjà eu la chance de voir, même à la capitale, Tempestia.

Faisant néanmoins fi de ses propres doutes concernant ce mystérieux vendeur, il déposa le paquet dans son bureau, dans l’idée de l’offrir à sa fille adorée le soir même, au cours du dîner.


Evangeline avait été ravie de son cadeau, cela il pouvait en être sûr. Ce qui en revanche le laissait perplexe c’est le sentiment d’inconfort qu’il ressentait depuis que sa fille avait ouvert le paquet.

Il n’arrivait pas à s’ôter de l’impression d’avoir une chape de plomb qui planait autour de lui, comme si le bonheur et la tranquillité avaient été remplacés par la tristesse et l’angoisse.

Mal à l’aise face à cette ambiance pesante, il s’isola dans son bureau, préférant noyer ses inquiétudes dans l’océan de travail qui reposait sur tout noble assurant la gestion d’un domaine.


L’esprit apaisé par les nombreuses tâches administratives qu’il venait de boucler, Lucas Castelis décida finalement de s’arrêter pour aller prendre un repos qu’il estimait bien mérité.

Tandis qu’il fermait son bureau et rejoignait sa chambre, passant devant celle de sa fille, il entendit une voix chantonner une mélodie, comme une berceuse marmonnée.

Sans doute celle-ci avait fait un cauchemar et sa femme était venue la rassurer, restant avec elle jusqu’à ce qu’elle se rendorme.


Entrant dans la chambre de sa fille, il se rendit vite compte que sa première pensée était erronée.

Sa fille dormait profondément et sa femme n’était pas dans la pièce en train de l’aider à retrouver le sommeil.

Mais d’où venait donc cette mélodie qu’il avait entendu ?

– « Ce doit être la fatigue… » Pensa-t-il tout haut.

Alors qu’il finissait sa phrase, il cru entendre un très faible rire enfantin.

– « Evangeline ? Ma chérie, tu devrais dormir à cette heure, pas jouer des farces à ton pauvre père ! »

Il essaya de masquer sa gêne en arborant un ton courroucé, sachant pertinemment que cela ne tromperait pas sa fille très longtemps.

De nouveau, le son se fit entendre, plus proche cette fois-ci. Mais pour autant, il fut incapable d’en définir l’origine, bien qu’il semble provenir de la chambre, comme résonnant dans la pièce toute entière.

– « Evangeline, cela suffit maintenant ! Il est plus que temps de cesser ces enfantillages ! »

Cette fois, au-delà de la gène, c’est un sentiment de peur qui s’infiltra en lui, sans qu’il puisse savoir comment ni pourquoi.

Il était un noble et de surcroit d’une prestigieuse lignée. Il n’allait pas avoir peur de son ombre, que diraient ses ancêtres ?

– « Père ? Que se passe-t-il ? »

Les yeux encore alourdis par le sommeil, Evangeline s’était redressée sur son lit et regardait son père d’un air mi-ensommeillé, mi-interrogateur.

Sa fille ne semblait pas mimer la comédie, il pouvait le reconnaître à l’habitude qu’elle avait de jouer avec les mèches de ses cheveux, comme tous les matins, lorsqu’il allait la réveiller.

Rassurant sa fille, il la borda puis repartit, ne prêtant pas attention à la brève lueur rouge qui apparut lorsqu’il referma la porte de sa chambre. Une lueur malsaine, emplie de cruauté et de malice. Une lueur prenant la forme de deux points rouges, comme deux yeux brillant dans la nuit, accompagnée d’un rire en apparence innocent.


Lucas Castelis n’avait pas réussi à ôter le sentiment de malaise qu’il ressentait et qui s’amplifiait depuis le dîner du soir.

S’allongeant dans son lit aux côtés de sa femme, il hésita longuement à la réveiller pour se confier à elle.

Elle était, après tout, sa principale source de réconfort, la seule personne à qui il pouvait se confier quand il doutait, quand il hésitait ou qu’il devait prendre des décisions importantes.

Il se rappelait encore leur rencontre, lors d’un bal organisé par son père.

Elle ressemblait à un ange, un ange aux cheveux aussi blonds que le blé qui poussait dans les champs et aussi clairs que l’aurore qui précédait le lever du soleil lors des jours les plus agréables de l’année.

Lui d’ordinaire si confiant, si à l’aise avec les gens s’était retrouvé comme envouté.

Il avait déjà négocié avec des nobles sur des affaires importantes en l’absence de son père. De ces décisions qui pouvaient déterminer l’avenir d’un royaume. Il y avait toujours ce doute, mais sa confiance reprenait rapidement le dessus, persuadé qu’il était de prendre la bonne décision.

Mais c’était autre chose ce soir-là, dans cette salle de bal qu’il avait trouvé alors étouffante.


Sortant de ses souvenirs, il rit intérieurement.

Depuis plus de vingt ans de mariage, il savait comment sa femme réagirait s’il essayait de lui cacher une inquiétude, même si elle pouvait être qualifiée de ridicule.

Il se rappela même de la fois où il avait tenté de se défendre en précisant qu’il ne voulait pas la réveiller pour l’inquiéter avec ses problèmes. Il avait compris la leçon… Et ses oreilles également.

Souhaitant préserver son audition pendant qu’il était encore dans la force de l’âge, il posa sa main sur le bras de sa femme qui dormait sur le côté, lui tournant le dos.

Il la retira immédiatement avec un air choqué. Le bras de sa femme était froid, comme gelé.

Lucas Castelis se redressa sur son lit et tenta de secouer l’épaule de sa femme, inquiet.

Ne percevant aucune réaction, il secoua un peu plus fort, inconscient de la situation qui l’entourait.

La peur grandissant, il serra le poing et se retrouva alors avec un morceau de la robe de chambre que portait sa femme la nuit.
Mais le morceau de tissu semblait comme abimé, ancien et couvert de poussière, ce qui lui tira une série d’éternuements.

Pris d’un sentiment de panique, il attrapa la lanterne qui trônait sur sa table de nuit et l’alluma avant de la porter au-dessus du lit.


Un hurlement de panique retentit dans le manoir.

Lucas Castelis était bien dans son lit avec sa femme à ses côtés. Mais toute vie avait quitté le corps de cette dernière. Et cela semblait ne pas dater d’hier.

Le corps était complètement recroquevillé, à moitié décomposé, bien qu’aucune odeur de charnier ne s’en dégage.

Choqué par la vision qui s’étendait devant lui, les questions se bousculèrent dans sa tête avant d’être remplacée par une pensée qui pris le pas sur toutes les autres.

– « Evangeline ! »

Il cria le prénom de sa fille avant de se précipiter hors de sa chambre.

Quelque chose était arrivé à sa femme et il n’avait aucune idée de ce qui s’était passé. Il devait néanmoins protéger sa fille, la mettre à l’abri avant de s’occuper du reste.


Ouvrant la porte de la chambre à la volée, il découvrit le lit vide, la chambre inoccupée.

Du moins c’est ce qu’il croyait.

Elle trônait sur la table, au milieu de la pièce, comme suintant d’une aura malsaine.

Il avança, la peur de ce qui était arrivé à sa fille étant plus grande que la peur de ce qui pouvait lui arriver à lui.

– « Saleté de poupée maudite. Qu’est-ce que tu es ? Ou est ma fille ? »

D’une voix mi-apeurée, mi-furieuse, il harangua la poupée qui lui tournait le dos.

Ne recevant aucune réponse autre qu’un rire malicieux tirant de plus en plus vers les aigus, il se mit à hurler.

– « Réponds ! Réponds où je te jette au feu, dussé-je m’y jeter moi-même pour m’assurer de ta destruction, démon ! »

A cette annonce, les rires stoppèrent d’un coup et tandis que le corps de la poupée restait immobile, sa tête fit brutalement un tour à 180°, affichant un visage qui était bien différent de celui qu’elle arborait lorsque Lucas Castelis l’avait acheté à ce mystérieux marchand.

Un air malsain, comme celui d’un fou, les yeux rouges écarquillés et brillant d’une lueur cruelle. Ajouté à cela, un sourire inhumain et bestial garni d’une rangée de dents comme aiguisées dans un but cruel inavoué mais aisément devinable.

Telle était la vision que Lucas Castelis vit devant lui. Choqué et terrorisé par ce qu’il avait devant les yeux, il ne remarqua pas que les rires étaient revenus, saccadés, résonant plus fort qu’auparavant et alternant dans les aigus et dans les graves sans aucune logique, comme suivant une partition tirée d’un requiem infernal.


Au milieu de cette horreur, Lucas entendit un son qui attira son attention, ancrant son esprit dans l’océan de folie qui l’entourait.

Il ne l’avait pas entendu rentrer, mais sa fille était juste derrière lui, la tête baissée, vêtue de sa tunique de nuit et ses cheveux détachés lui tombant devant le visage.

– « Evangeline, ma chérie, que… »

Lucas fut interrompu dans sa phrase lorsque sa fille leva la tête, lui faisant faire un pas en arrière de terreur.

Celle-ci arborait le même air malsain que la poupée, elle était comme possédée.

– « Non, quelque chose est différent. » Pensa-t-il.

Il aperçu alors les larmes qui coulaient de ses yeux et les tremblements qui parcouraient son corps, comme si elle était secoué de sanglots, mais n’arrivait pas à les exprimer.


– « Garet, avance donc espèce de poule mouillée ! »

La voix féminine et pleine d’assurance ne parvenait pas à cacher un léger ton moqueur.

– « On voit bien que tu réfléchis plus avec tes muscles à défaut d’avoir de la matière grise en quantité suffisante, espèce de barbare sans cervelle. »

La réponse fut à la fois outrée et emprunt d’humour.

– « Mais arrêtez donc tous les deux ! Vous êtes vraiment insupportables, autant l’un que l’autre. »

La voix, différente des deux première laissait transparaître une certaine lassitude teinté d’un amusement à peine dissimulé.

– « Insupportable, peut-être, mais reste que tu es quand même venu nous chercher, Aerin. Même si pour le coup, je ne vois pas ce qu’une brute écervelée comme Savria nous apporte. » répondit avec désinvolture le dénommé Garet.

– « La brute écervelée va te botter les fesses pour t’apprendre les bonnes manières, grand magicien ou pas ! » rétorqua la dénommée Savria.

Les laissant continuer leurs joute verbale, sachant pertinemment que cela n’irait jamais plus loin, Aerin se rapprocha du quatrième et dernier membre du groupe.

– « Es-tu vraiment sûr que nous ne courrons aucun risque à passer la nuit ici, Hadriel ? Je ne pense pas que Garet exagère en nous mettant en garde. »

Posant la main sur la poignée de la porte afin de l’ouvrir, Hadriel la rassura.

– « Ce ne sont que des contes destinés à faire peur aux paysans afin qu’ils ne s’approchent pas trop du manoir, tout simplement. »

Aerin sembla rassurée par ces paroles et lui emboîta le pas avant que son compagnon ne poursuive.

– « Tout ce que nous risquons c’est de nous perdre dans l’immensité de cette bâtisse, rien de plus. »

– « Si tu le dis… »

La jeune femme le rejoignit à l’intérieur, suivie par leurs deux compagnons, nul n’ayant remarqué que pendant un bref instant, un rayon de lune avait révélé sur le visage d’Hadriel deux yeux rouges écarquillés brillant d’une lueur cruelle, surmontant un sourire malsain.


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