La fin des temps


La nuit battait son plein, tandis qu’au beau milieu du cercle de flammes, un chaman orc psalmodiait des incantations, le visage levé vers le ciel.

Sa peau était d’un vert si sombre qu’elle en paraissait presque noire et le long manteau mauve parsemé d’os qu’il portait accentuait l’aura sinistre qui l’entourait.

Son capuchon était baissé, laissant voir son crâne chauve et des rides prononcées traduisait son âge avancé, bien qu’il émanait de lui une force incontestable.

Autour du cercle se tenaient une demi-douzaine de chamans, le visage caché par un capuchon.

Ceux-ci semblaient extrêmement concentrés et tendaient la paume de leur main droite vers le centre. 

Ug’gar, chaman du clan Rurkal, assistait à la scène avec d’autres membres de son clan.

Etant encore suffisamment jeune pour avoir passé toute sa vie au sein du clan qui l’avait vu naître, il avait affiné ses talents pour communier avec les esprits et comme tous les orcs, il était impatient de prendre part aux combats sur ce nouveau continent.

En tant que chaman, il était persuadé que c’était grâce à l’aide et à la sagesse des esprits qu’ils triompheraient, comme ils l’avaient fait lors de la précédente guerre.

Ses vieux maîtres lui avaient appris à respecter les esprits.

Les coutumes de son clan lui avaient appris à les craindre. 

Néanmoins, il avait entendu de sombres rumeurs au sujet du clan Ordar et de leur manière de communiquer avec leurs ancêtres. Il en avait entendu de plus terribles encore à propos de Ragh’dor, leur chef.

Il avait décidé qu’il était temps d’en avoir le cœur net et était donc venu assister à un rituel organisé par le grand chaman en personne. 


Ragh’dor arrêta ses incantations et une forme bleutée apparut au milieu du cercle de feu, juste au-dessus de lui.

Ug’gar était bouche-bée.

S’il était évidemment capable de communiquer avec les esprits, en invoquer un physiquement était une tâche bien plus complexe, pour ne pas dire presque irréalisable.

La silhouette, s’il était impossible de déterminer avec certitude ce qu’elle était, avait le même gabarit qu’un orc et tandis qu’elle se tournait vers Ragh’dor, elle déclara d’une voix qui semblait sortir tout droit des entrailles de la terre.

– « Encore une fois, un chaman du clan Ordar tente de m’arracher mes secrets ! Je l’ai déjà fait comprendre au dernier misérable qui m’a réclamé son aide. Je n’ai rien pour vous, et mes connaissances se méritent. »

Ragh’dor, jusqu’alors impassible, ne pût masquer le rictus qui apparut soudainement au coin de ses lèvres.

Il répondit, d’une voix étonnamment douce bien que teintée de malveillance.

– « Sois tranquille, esprit. Le chaman qui a échoué à recevoir ton aide ne te dérangera plus jamais.

En revanche, tu te fourvoies sur mon compte. Je ne suis pas un chaman ordinaire et tu va pouvoir le constater très rapidement. » 

Un large sourire fendait maintenant son visage, dévoilant des crocs acérés. Ses yeux s’illuminèrent soudain d’un rouge flamboyant et il reprit.

– « Obéis-moi, Esprit, ou subis mille tourments ! »

Le rugissement résonna dans la clairière des kilomètres tandis que les yeux des chamans autour du cercle de flammes virèrent au même rouge que ceux de leur maître.

L’esprit ne dit rien, mais sa silhouette commença à s’estomper, comme s’il cherchait à s’échapper ; puis elle reprit sa taille initiale mais passa d’un bleu hésitant à un rouge éclatant. Un son insupportable émana de lui, à la fois strident et assourdissant tandis qu’Ug’gar comprit tout à coup ce à quoi il assistait. L’esprit hurlait de douleur.


Les rumeurs étaient donc vraies…

Ug’gar ne pouvait laisser une telle chose arriver sous ses yeux, cela allait à l’encontre de tout ce en quoi il croyait.

– « Guerriers, avec moi ! » ordonna-t-il brusquement tout en tirant son épée. 

Sous les ordres du chaman, les orcs du clan Rurkal avancèrent vers les flammes, bien déterminés à faire cesser ce rituel.

Ragh’dor se tourna immédiatement vers eux, les yeux encore rougeoyants. 

– « Il suffit, jeune Chaman ! »

Ces mots avaient été à peine murmurés, mais ils frappèrent Ug’gar tel un coup de tonnerre. Il s’arrêta et mit un genoux à terre, plié en deux. 

– « Que crois-tu être en train de faire, mon ami ? »

Le mot ami avait dans la bouche de Ragh’dor un goût acide. Le goût du danger.

– « Tu ne peux pas traiter les Esprits ainsi ! Je ne peux pas te laisser faire une chose pareille, ce n’est pas ainsi que nous, orcs… ”

Ragh’dor interrompit le jeune chaman d’un bref mouvement mi-agacé, mi-amusé.

– « Qui sers-tu, jeune orc ? » 

La question était sans appel et ne souffrait aucune hésitation.

– « Je sers Nurbla, bien sûr, mais je ne vois pas pourquoi tu… »

A cette réponse, le sourire de Ragh’dor se fit carnassier.

– « Et penses-tu que je ferais cela sans l’aval de Nurbla ? Penses-tu que je défierais son autorité en ces temps de guerre ? »

Ug’gar tombait des nues. Nurbla avait-il vraiment autorisé cela ? Il refusait d’y croire.

Il tenta de continuer à argumenter et bafouilla quelques mots, mais Ragh’dor l’interrompit une nouvelle fois :

– « Nous sommes en guerre, jeune Chaman. Et ça, Nurbla l’a bien compris, contrairement à toi. »

Le ton était à la fois ferme et méprisant, assénant un coup final à leur échange. 

Ragh’dor détourna son regard d’Ug’gar et ordonna d’une voix rauque :

– « Orcs, venez à moi ! » 


Pendant plusieurs minutes, des centaines d’Orcs se mirent à déferler près du rituel sans discontinuer. Ils semblaient venir de partout et surtout de trop loin pour qu’ils aient pu entendre l’ordre de leur chef.

Parmi eux se trouvaient plusieurs dizaines de chamans, la plupart couvrant leur visage sous une capuche mauve.

Ug’gar, éberlué, observait ce raz-de-marée. Il n’avait jamais vu autant de chamans réunis au même endroit. Qui aurait pu imaginer qu’un seul clan aurait pu en fédérer autant ? Et quel sombre dessein Ragh’dor avait-il en tête pour en nécessiter un nombre si important ? 

Au-dessus du vieux chaman, l’esprit avait cessé de gémir. Il semblait avoir cédé et ne brillait maintenant plus que d’un bleu terne, virant presque au gris. 

– « Mes enfants, écoutez moi ! Vous le savez, la fin des temps est proche ! Et c’est nous, le clan Ordar qui en sont les messager ! ”

Les Orcs hurlèrent à l’unisson tandis que Ragh’dor poursuivait, galvanisé.

– « Tout se passe exactement comme je l’avais prédit. Nous avons effectué la grande traversée, qui nous a mené ici, sur ce continent et de nouveaux ennemis se portent à notre rencontre afin de nous permettre de prouver notre force. De nouvelles proies à annihiler ! »

Les hurlements redoublèrent d’intensité.

– « La prise de ce nouveau territoire n’est que le commencement ! Tenir cette région face aux Azehils et aux Humains sera le déclencheur d’une suite d’évènements terribles où nous éradiquerons entièrement ces deux civilisations ! ”

Les Orcs aboyèrent encore plus fort leur approbation, transformant leurs rugissements en un vacarme assourdissant. 

– « Nous sommes la fin des temps ! Nous sommes la destruction du monde ! » 

Tous les Orcs répétèrent alors ces deux phrases à l’unisson, la terre elle-même tremblant sous la volonté de destruction qui ne faisait plus aucun doute.

– « Nous sommes la fin des temps ! Nous sommes la destruction du monde ! » 


Ragh’dor se tourna vers l’esprit, un rictus défigurant son visage ridé et lui murmura quelques phrases.

Ce dernier regarda fixement le vieux chaman dans les yeux pendant quelques secondes et lâcha d’une vois résignée. 

– « Qu’il en soit ainsi. »

Il s’approcha de l’Orc et tendit les mains vers ses yeux fermés, tandis que celui-ci restait immobile.

Ug’gar comprit ce à quoi il était en train d’assister. L’esprit offrait une vision au vieil Orc.

Au bout de quelques secondes, l’esprit abaissa ses mains tandis qu’un sourire sinistre éclairait le visage de Ragh’dor.

Ce dernier leva les bras et clama d’un vois puissante.

– « Mes enfants, préparez-vous au combat ! L’issue de cette guerre ne fait désormais plus aucun doute ! »


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