Et le cœur s’arrête


– « Ne traînez pas derrière et soyez attentif ! Votre premier jour à l’académie est un événement important et unique, mais c’est aussi l’occasion d’apprendre alors concentrez vous ! » ordonna d’une voix ferme le doyen.

Le groupe de jeunes élèves suivait ce dernier avec une dose d’indiscipline propre à tout futur étudiant de l’académie. Leurs yeux pétillaient d’émerveillement, leurs regards captivés par les splendeurs de l’académie, son architecture, ses tableaux, ses sculptures, ses dorures.

Tout n’est que faste et grandeur dans ce bâtiment aussi grand qu’une ville et tout aussi peuplé.

– « Sur votre droite se trouvent les accès aux amphithéâtres, vous aurez l’occasion d’y apprendre les théories magiques indispensable à tout futur archimage. »

Le groupe continua sans pause, pendant que le doyen détaillait ce qui passait sous leurs yeux, les laissant à peine enregistrer ce qu’ils pouvaient entendre.

Ils arrivèrent alors devant une immense porte en ogive dont la surface était recouverte d’un velours rouge et parsemé d’enluminures d’or et de joyaux.

Devant ces portes sont postés deux gardes en armure d’or serties de pierres et de runes, armés de longue lance ouvragée et n’esquissant pas un geste, impassible en apparence, bien qu’un bref coup d’œil dans leur regard suffit à dissiper cette illusion.

Le doyen se mit subitement dos à la porte et tonna d’une voix ferme et solennelle.  

– « Si Imlawen est nommée le cœur de l’Azelwen, ce n’est pas que par symbolisme. La cité n’est pas devenue la capitale de notre grande civilisation, et l’académie son centre le plus précieux par choix.
Si cette académie est le cœur battant de notre culture et de notre magie, c’est grâce à ceci. »

Il étendit les bras et les lourdes portes de plusieurs mètres de hauteur s’ouvrirent dans un bruit lent et pesant.

Une intense lueur jaillit de la pièce, forçant la plupart des étudiants à se protéger les yeux le temps de s’habituer.

Ébahis, ces derniers observèrent dans un silence d’émerveillement,  un cristal, semblable à un diamant et de la taille d’une habitation, se trouvant en lévitation au centre d’une pièce circulaire faisant plusieurs centaines de mètres de diamètre.

La pierre brûlait d’un feu inextinguible qui pourtant ne la consumait pas. Composé de l’ensemble des couleurs existantes et jaillissant du brasier, une colonne de lumière s’élevait vers le haut de la tour, atteignant un autre cristal similaire, placé à son sommet.

– « Voici le cœur de l’Azelwen ! » annonça le doyen. « Le cœur est une construction artificielle qui vise à capter et à étendre ce que nous appelons la clé. Les clés de magie sont des points précis depuis lesquels la magie se condense pour s’étendre. C’est grâce à ces clés que nous autres, utilisateurs du don, sommes capables de capter la magie et nous en servir ! »

Le groupe était comme hypnotisé, émerveillés par la beauté de ce qu’ils voyaient, tout en étant effrayés par la puissance qui émanait du cristal devant leurs yeux.

– « Les clés sont donc un élément indispensable à notre connaissance et à notre pratique de la magie. La clé de l’académie à été captée grâce à cette installation, la rendant suffisamment puissante pour que tout l’Azelwen puisse profiter de son pouvoir ! »

Il marqua un temps de silence, laissant les jeunes observer ce trésor unique.

– « Personne n’est autorisé à entrer dans cette pièce et vous serez abattu sans sommation ni procès si vous tentez une telle folie. Et si par miracle, vous parvenez à vous faufiler à l’intérieur, la puissance magique du cœur vous détruira. Seuls les plus puissants archimages de l’académie peuvent résister à son influence. »

Une main se leva, suivie d’une petite voix.

– « Doyen, vous avez dit que le cœur était une des clés. Cela implique-t-il qu’il y en a d’autre ? »

– « Effectivement, il y a de nombreuses clés un peu partout dans le monde, mais celle-ci est celle de notre royaume. »

Les portes se referment alors, comme elles s’étaient ouvertes, tandis que le groupe poursuivit sa visite.


La lune était belle, la nuit claire et la puissante lumière magique du cœur au sommet de la tour de l’académie brillait tel un phare dans la nuit.

Dans le calme des couloirs, tout était en sommeil, si ce n’est la garde de l’académie, éternelle sentinelle patrouillant sans répit les couloirs d’un pas léger et furtif.

Devant les immenses portes de la salle du cœur, une ombre arriva.

Un bruit rapide et vif, puis le son d’une armure qui chute.

Le sang coule, deux gardes sont au sol tandis que la porte s’entrouvre.

Un murmure se fait entendre, teinté d’impatience et d’autre chose… La peur.

– « Dépêche toi et fais attention ! »

– « Point d’inquiétude mon ami ! Je sais ce que je dois faire. Donne le coffret ! »

Les deux inconnus avancent vers le cœur, psalmodiant des incantations pour se protéger de la puissance irradiante de la magie.

L’un d’eux posa un coffret au sol et l’ouvrit. Les deux personnages incantèrent en même temps, réalisant des mouvements de main, comme s’ils manipulaient quelque chose d’invisible.

Une matière noire et visqueuse, s’éleva du coffret. Le fluide était sphérique mais tentait de changer de forme. en permanence comme s’il était instable.

Plus le liquide se rapprochait du coeur, plus sa structure perdait en cohérence, s’étirant et se condensant de manière chaotique.

Puis, lorsqu’il fut assez prêt, en une fraction de seconde, il s’agrippa au cœur, grandissant, s’étalant contre lui et l’écrasant dans une étreinte insoutenable.

Un bruit de craquement se fit entendre, tandis que le cristal commençait à céder, dévoilant de larges fissure sur les parties de sa surface encore visible.

L’étrange substance, semblable à un parasite grandissant à vue d’oeil, comme s’il se nourrissait de la magie du coeur de l’Azelwen.

Une voix se fit à ce moment entendre depuis la porte.

– « Dépêchez vous, sortez ! »

La lumière s’estompait petit à petit, perdant de son éclat, devenant sombre, malsaine, comme corrompue, tandis que des flammes noires apparaissaient sur les contours du cristal.

Les deux mages coururent subitement vers la sortie.

Le premier parvint à se réfugier de l’autre côté de la porte, mais le second arriva trop tard.

Le cristal céda et une terrible explosion se produisit. Le malheureux fut consumé par le souffle, sa chair disparut presque instantanément, consumée par le mana dégagé tandis que ces os fondirent sur le sol avant de se dissiper dans un mince filet de fumée.

Les portes furent éventrées par le choc et après trois ultimes pulsations, le cœur de l’Azelwen s’arrêta de battre et la plupart des Azehils perdirent leur lien avec la clé.

Une nouvelle ère s’annonçait pour les Azehils. Une ère où la magie change et fluctue de façon irrémédiable.

Une ère où tout est à réapprendre et où des millénaires de savoirs et de certitudes sont désormais obsolètes.


Le brouhaha ambiant était insoutenable. Les questions, les débats, les certitudes, tout était hurlé, jeté contre le camarade, le collègue et même l’ami avec violence.

Eldryan était sur son siège, face à cet assemblée, les yeux fermés et la tête en appui sur deux doigts posés contre sa tempe.

Après plusieurs minutes de réflexion et las de ce vacarme, il se leva soudainement.

– « Silence ! » Ordonna t-il d’une voix tonnant comme celle de l’orage.

Tous se turent et se tournèrent vers le régent qui se rassit calmement.

– « La situation est suffisamment grave pour que nous n’ayons pas à subir de telles discussions stériles, à fortiori de cette manière ! La clé a été endommagée et les auteurs de ce crime n’ont laissé aucun indice. L’enquête sera longue et difficile, mais notre priorité n’est pas là. Nous devons retrouver un lien avec la magie, quel qu’en soit le prix. Ce lien doit être suffisamment stable et puissant pour nous redonner l’énergie nécessaire pour assurer la sauvegarde de notre civilisation. »

Un léger silence s’installa, l’assemblée prenant conscience qu’il ne s’agissait pas simplement d’un débat houleux, mais d’une question de survie. Silence rapidement rompu par une voix ancienne et bien reconnaissable.

– « Régent, ce n’est pas impossible bien que complexe. Nous pourrions trouver une autre clé et aménager un réseau de transfert jusqu’ici. »

– « Un réseau de transfert ? Mais la construction serait colossale ! C’est impensable ! » s’écria l’un de ses comparse dans l’assemblée.

Le brouhaha reprit alors de plus belle, chacun donnant son avis, surenchérissant sur les propositions des uns et des autres.

Le régent interrompit le débat qui menaçait encore une fois de s’envenimer d’un simple levé de main.

– « L’idée est en effet complexe et difficile, mais est-elle réalisable ? Est-ce notre meilleure chance ? »

L’ancien Archmagos de l’assemblée repris, confiant dans sa proposition.

 » Et bien oui, nous l’avons déjà fait avec le cœur, le système de transfert par cristaux fonctionne. Il nous en faudra beaucoup, certes, mais ce n’est pas impossible dans la théorie. Notre priorité est en premier lieu de trouver la clé utilisable la plus proche.

– « Dans le royaume des Hommes ! La baronnie de Malzerick contient une clé, et ce royaume est en guerre… » déclara une voix forte dans l’assemblée.

Un nouveau silence se fit, tous attendant la réponse du régent, pensif.

– « Cette guerre finira par venir chez nous quoi qu’il arrive ! Autant profiter du conflit pour s’établir sur la continent ! Nos armées sont en pleine capacité pour contrôler la clé et permettre la construction de ce réseau vital à notre peuple ! » tonna une voix forte.

Une voix respectée, crainte, pleine d’assurance et de force. La voix de Jykilad, général des armées de l’Azelwen.

– « Nous en avons déjà parlé, mon frère. » répondit calmement Eldryan. « Cette guerre ferait de nombreux morts parmi les nôtres et je ne souhaite pas sacrifier le moindre Azehil pour un conflit qui ne nous concerne pas. »

– « Une fois que les Peaux-Vertes auront rasé le royaume des Humains, leur soif de destruction les amènera à nos portes. Notre seule chance est de frapper les premiers, et tu le sais, mon frère. »

Suite à cette répondre adressée au régent, Jykilad s’avança au centre de la pièce, puis se tourna vers l’assemblée.

– « Notre survie sera un jour menacée par ces monstres. Dans un futur certes peut-être lointain, mais elle le sera, c’est une certitude. Nous ne pouvons rester aveugle devant cette menace ! Notre magie nous a abandonnés, vous a abandonnés ! C’est l’avenir de notre civilisation, de notre culture et de notre statut dans ce monde dont nous débattons ici et en ce jour ! Même si les Humains remportent la victoire face aux Peaux-Vertes, jamais ils ne nous laisseront exploiter la clé en Malzerick ! Quoi qu’il arrive nous devrons la prendre par la force ! »

Le débat repris de plus belle, encore plus féroce qu’auparavant. Beaucoup acclamèrent Jykilad, tandis que d’autres hurlaient que c’était une erreur de se lancer dans ce conflit.

Les acclamations en faveur de la guerre se firent de plus en plus nombreuses, et rapidement, bien qu’à contre cœur, une voix pleine de tristesse mais ferme fit taire l’assemblée.

– « Convoquez les princes héritiers ! Rassemblez l’armée et marchez sur Malzerick ! Prenez le contrôle de la région ainsi que de la clé et assurez-vous de la construction du conduit ! »

L’heure de la guerre aura donc fini par sonner…


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