Adieux


Au cœur de la nuit, seule la brise légère rafraîchissait ce qui était spontanément et communément admis comme étant l’une des périodes les plus chaudes de la saison.

Coiffant la cime des arbres de sa clarté majestueuse, la lune était l’unique témoin privilégié de ses souvenirs, raisons de ce périple qu’il avait entrepris il y a de cela plusieurs semaines.

– « N’est ce pas magnifique ? »

L’intervenant venait d’émerger telle une ombre de la lisière de la forêt, ce qui ne surprit pas Ehilian, néanmoins irrité que sa contemplation des forêts ancestrales d’Azelwen soit interrompue.

Il répondit à son interlocuteur avec l’arrogance caractéristique de son peuple, sans toutefois chercher à dissimuler la pointe d’agacement qu’il ne put empêcher de poindre.

– « Vous vous êtes fait attendre. J’ai cru que vous ne viendriez jamais. »

Son interlocuteur s’arrêta et répondit sur le même ton.

– « Nulle inquiétude à avoir, Premier Apprenti. J’ai parfois quelques embûches qui me mettent en retard, néanmoins je suis toujours soucieux de respecter mes engagements, vous devriez pourtant le savoir. »

Ehilian ne répondit pas. Un silence d’acquiescement.

Hypnotisé par les lumières de la cité d’Imlawen qui se présentait au loin, il se sentit soudain inondé de souvenirs.


Il était jeune, quelques décennies d’existence à peine et ne se souvenait plus exactement des détails mais l’événement lui, resterait à jamais gravé dans sa mémoire.

Les longues robes blanches et rouges serties de pierres précieuses. Les examinateurs lui demandant tantôt de répondre à des questions, tantôt de tenter de résoudre quelque énigme.

Il s’était rarement demandé à quoi aurait ressemblé son existence s’il n’avait pas reçu le don, tant cela lui apparaissait désormais comme quelque chose de normal, comme si celui-ci avait toujours fait partie de sa vie.

Et que dire s’il avait échoué à entrer à l’académie des savoirs arcaniques… Mais qu’importe, tout ceci appartenait désormais au passé.

Ce qui comptait réellement, c’est qu’ils l’avaient emmené, scellant son sort pour les décennies qui suivirent, et même pour le restant de sa vie.

Une vie d’enseignement. Une vie d’apprentissage. Une vie de concentration, de méditation, d’échecs et de tentatives trop souvent vaines. Une vie de limites et de contraintes… C’était le plus difficile à accepter…

Il avait passé plus d’une vie d’Humain à cultiver l’obstination logique et la volonté implacable nécessaire à ceux qui souhaitent maîtriser les puissances des vents de magie.

Il était un étudiant fougueux, avide de connaissances et curieux de tout, ce qui ravissait ses professeurs tout en exaspérant ses condisciples.

C’est au cours d’une énième tentative d’accéder à des ouvrages qui lui étaient interdits qu’il rencontra celui qui deviendrait son meilleur ami, Renil.

Ehilian a toujours trouvé ironique d’aussi bien s’entendre avec lui, alors que lui-même était obsédé par l’excellence, là ou Renil était presque un cancre et un opportuniste assumé.

Ce dernier était d’ailleurs fasciné par les lieux hantés et il tentait souvent de se rendre, en pleine nuit, dans les cryptes et autres mausolées, dans l’espoir jusqu’ici vain, de découvrir trésors et autres secrets oubliés par le temps.

Parfois Ehilian l’accompagnait, entraîné dans ces aventures malgré lui, mais néanmoins convaincu que sa présence dissuaderait Renil de faire une erreur qu’ils regretteraient tous les deux.

Ainsi, il se persuadait être la sagesse et la logique de leur fine équipe, tandis que son comparse en était l’élément turbulent, la mauvaise influence aventureuse.


Ses mains tenaient fermement un petit coffret, la lumière de la lune se reflétant dans les saphirs qui ornaient son couvercle finement ouvragé.

Ses yeux descendirent dessus quelques secondes.

Quel gâchis… pensa-t-il en arborant un sourire où se mêlaient de concert nostalgie et tristesse.

Puis son sourire s’effaça en repensant à cette nuit-là… Cette nuit où tout avait basculé…


– « Les Quaesiliens vont nous trouver et nous serons renvoyés de l’académie ! »

Il murmurait à présent, sa voix ne gardant plus aucune trace de l’assurance fébrile qu’il avait réussi à rassembler au moment de quitter sa chambre au sein de l’académie.

– « Les Quaesiliens ne sont qu’une légende Ehilian… Tu dis juste ça parce que tu es pétri de peur. »

Renil lui répondit d’un air moqueur, sans pour autant parvenir totalement à masquer l’once d’appréhension qui transparaissait dans son ton.

– « Bien sur que j’ai peur ! Si on nous trouve ici, on sera renvoyés ! Tu sais ce que cela signifie ! »

L’exclusion de l’académie était la crainte qui pesait sur les épaules de tous les étudiants, une mise au ban de la société des Azehils, une honte si lourde à porter que l’exil était préférable.

– « Arrête donc de te plaindre, personne ne sait que nous sommes partis et l’endroit n’est plus visité par personne depuis des siècles. »

Ceci était la stricte vérité, personne ne foulait jamais le sol de cet endroit.

L’Oshal’zenel. L’archi tombeau.

La crypte colossale dans laquelle les restes de tous les morts-vivants de l’Oshaldi furent déposés. Un endroit glacial et sombre dont la seule évocation faisait naître l’inquiétude dans les regards.


Ehilian sortit de ses pensées et sans se retourner, s’adressa à son visiteur.

– « Vous l’avez ? »

Sa voix était calme, comme si se remémorer les raisons de ce qu’il s’apprêtait à faire l’avait apaisé.

– « Comme promis. »

L’inconnu s’avança jusqu’à se retrouver aux côtés d’Ehilian et lui tendit une pochette en cuir qu’il ouvrit pour vérifier son contenu.

– « Cela vous convient-il ? » lui demanda son interlocuteur..

– « Tout me semble bon. »

Sa voix trahissait le soulagement d’avoir enfin entre les mains ce qu’il avait tant cherché à récupérer mais aussi l’appréhension de ce qu’il s’apprêtait à faire..

– « Le bateau part demain à l’aube. Si vous le ratez, cela vous vaudra un nouveau paiement. »

L’inconnu fixa Ehilian qui acquiesça, conscient de la valeur de ce qu’il avait désormais entre les mains.

De son autre main, il tendit le coffret à son interlocuteur qui l’ouvrit et contempla son contenu.

– « Formidable ! Vous avez fait un travail remarquable mon ami ! » dit-il avec un grand sourire.

– « Nous ne sommes pas amis ! » lança sèchement Ehilian

Ignorant la pique, l’inconnu fit une moue ironique avant de poursuivre.

– « Vous savez que c’est la guerre là bas ? Notre cause à besoin de gens comme vous ici. »

Ehilian grimaça et affichant un air méprisant.

– « Votre cause n’est pas la mienne. Et je ne veux pas être assimilé à vous… Drazehils. »

Son interlocuteur afficha un rictus amusé.

– « Nous ne voyons pas la curiosité et la recherche du pouvoir de la même façon que nos… dirigeants. Et aucun d’entre nous ne retiendra votre petite mésaventure, banni. »

A ces paroles, le Drazehil tourna les talons, et disparut dans la nuit.

Banni. Ce mot raisonna comme un poignard en plein cœur.

Ehilian contempla la lisière du bois, des racines à la cime, s’arrêtant sur le feuillage atypique de la région et s’attardant un bref instant sur la forme des branches.

Son cœur se serra, tandis qu’il s’enfonça à son tour dans la forêt.

– « Adieu… » murmura t-il pour lui-même.


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